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25 Jul

8 métaphores décourageantes du monde économique

Publié par Diarium  - Catégories :  #Economie-Finance

8 métaphores décourageantes du monde économique

Ce top est inspiré du livre Les Passagers Clandestins, écrit par l’économiste indépendant Ianik Marcil et qui vient de paraître aux Éditions Somme Toute. Ianik y décortique la rhétorique hermétique trop souvent reprise par les économistes, où rien n’est expliqué. L’auteur dénonce l’impression ainsi créée, soit que l’économie marcherait toute seule, sans intervention, alors qu’elle fonctionne grâce à des humains.

 

La main invisible

 

Il s’agit là de la grande métaphore de la pensée économique dominante! C’est le philosophe Adam Smith, grand manitou de la pensée économique libérale (et néolibérale) qui a clamé que les transactions économiques seraient régularisées par une «main invisible» grâce aux intérêts égoïstes de toutes les personnes impliquées dans ces diverses transactions. Puisque tout le monde souhaiterait d’abord son propre bonheur, ce ne serait dans l’intérêt de personne d’exploiter, de manipuler et de manigancer. Or, la métaphore de la «main invisible» cache d’autres motivations que l’égoïsme.

 

Être félicité en se faisant renvoyer

 

Certaines entreprises, lorsqu'elles annoncent à leurs travailleurs qu’un employé a été renvoyé, emballent la vérité en disant que l’employé en question a «gradué» et peut maintenant propager son savoir à d’autres entreprises. Cette métaphore esquive le terrible drame que peut comporter un licenciement.

 

Le marché comme petit Dieu

 

«Le marché est frileux», «le marché est inquiet», «le marché est en hausse». Le marché a décidément bien des pouvoirs. En donnant ainsi tous les pouvoirs au marché, c’est comme si celui-ci était tout-puissant, comme un petit Dieu. Or, «le marché» est quand même une création humaine.

 

La moyenne

 

Mesure statistique avec lequel nous sommes très familiers, la moyenne cache souvent une grande diversité. En répétant toutes sortes de moyennes, on en vient à rater à quel point nos vies sont variées et différentes les unes des autres.

 

La juste part

 

Très souvent répété lors du mouvement étudiant de 2012 au Québec par les membres du gouvernement Charest, «payer sa juste part» sous-entend que les citoyens sont exclus du projet social commun. Seuls ceux qui sont concernés par un service devraient payer, alors que tous devraient contribuer puisque nous vivons - aux dernières nouvelles du moins - encore tous ensemble.

 

Les talents

 

Après avoir été considérés comme des ressources humaines, les travailleurs sont maintenant des «talents». Ceci implique que les travailleurs sont des genres de réservoirs de caractéristiques pouvant plaire aux employeurs («bon pour faire de la comptabilité», «bonne pour programmer des ordinateurs», «bon pour trouver des commanditaires») et que l’humain derrière le «talent» est oublié.

 

La gouvernance

 

Toutes les entreprises et organismes ont des principes les gouvernant. La gouvernance est un terme qui tourne à vide, dissimulant souvent des pratiques peu louables.

 

Le paradis fiscal

 

Des «paradis fiscaux», réservés aux personnes très riches qui peuvent se permettre de mettre leurs revenus «à l’abri» des impôts d’un pays, implique que nous tous vivons dans un «enfer fiscal», dont il faudrait se sauver à tout prix. Ceci est une perspective pas très réjouissante!

Sac de chips: Dans ton livre, tu t’intéresses aux métaphores et trompe-l’oeil invoqués très souvent quand on parle d’économie. Pourquoi est-ce grave? Des métaphores, ça aide à la compréhension, non?

 

Ianik Marcil: Le problème n’est pas l’usage de métaphores, mais bien l’abus de métaphores. L’usage de métaphores n’est pas problématique en soi, elles sont essentielles au langage; elles nous aident à communiquer et à comprendre le monde dans lequel on évolue. Ce à quoi je m’attaque, c’est lorsque les métaphores sont amenées comme étant la réalité. À force de répéter des métaphores, et c’est le cas dans le monde économique aujourd’hui, elles sont devenues des réalités qu’on se questionne plus. Dans «le marché est inquiet», le marché est une métaphore d’une réalité complexe qu’on ne prend pas le temps d’expliquer. Résultat: on pense que le «marché» fonctionne tout seul, qu’il ne faut pas le déranger (surtout qu’il est inquiet!).

 

À force de répéter des métaphores, et c’est le cas dans le monde économique aujourd’hui, elles sont devenues des réalités qu’on se questionne plus.

 

Il y aussi des trompe-l’oeil, qui masquent une réalité pour une autre. Dans certaines églises du Québec, il y a des trompe-l’oeil de marbre, peints sur des surfaces de tôle. On nous fait croire à quelque chose de noble alors que c’est un matériau «ordinaire». En économie, un trompe-l’oeil classique est de faire croire que l’économie est une science exacte, en injectant un jargon d’initiés et des équations mathématiques compliquées, alors que l’économie est beaucoup plus simple. La conséquence est la même. On oublie que les mécanismes économiques ont été créés par des humains et qu’ils sont donc modifiables.

 

Sac: Mais pourquoi s’entêter à utiliser les métaphores et les trompe-l’oeil? À quoi et à qui ça sert?

 

Ianik: Ce n’est pas un complot; ce serait un peu long, toujours réexpliquer à quoi font référence les métaphores et les trompe-l’oeil. Cela dit, la mathématisation de l’économie crée un effet de caste, donnant l’impression que seuls ceux et celles qui ont fait des études poussées dans ce domaine peuvent en maîtriser les rouages. En plus, en répétant tout le temps les mêmes images tout en ne les expliquant pas, ça donne l’impression d’un discours sophistiqué.

 

Or, cette sophistication n’est qu’apparence. Mais elle permet néanmoins l’imposition du discours économique dominant, tout en cachant des rapports de pouvoir qui sont bien souvent au bénéfice des détenteurs de pouvoir.

 

Cette sophistication n’est qu’apparence.

 

Sac: Donc, dans les métaphores et trompe-l’oeil, il y a beaucoup d’analphabétisme économique?

 

Ianik: Oui, en effet. Ça va avec ce que je dénonce. L’essentiel de l’éducation économique qu’on offre à la population depuis très longtemps, c’est la pensée dominante, qui comprend les métaphores et les trompe-l’oeil. C’est un système qui se reproduit tout seul: si 90% des enseignants montrent la théorie économique dominante à leurs étudiants, ceux-ci ne vont connaître que celle-là.

 

C’est vrai aussi dans les médias. C’est rare qu’on demande une autre vision du monde; on demande plutôt une explication des phénomènes courants, explication qui sous-entend une vision du monde très rarement démontrée.

 

Sac: Malgré tout, sens-tu un vent de changement?

 

Ianik: Oui. La crise en 2008 a changé énormément de choses. À mon échelle, toute petite et toute personnelle, avant 2009-2010, on ne me demandait jamais d’expliquer ce qui ne fonctionne pas avec le capitalisme, alors que ça fait une bonne quinzaine d’années que je suis invité dans les médias. Et je ne suis pas le seul à en parler: il y a aussi Thomas Piketty, Joseph Stiglitz - un Nobel d’économie! Donc, juste le fait qu’on puisse maintenant articuler une critique du capitalisme dans les médias, c’est déjà quelque chose.

 

Sac: Quelles seraient les pistes de solution, selon toi?


Ianik: Tout d’abord, se réapproprier le discours de la pensée économique. Ce qui se cache derrière les métaphores et les trompe-l'oeil utilisés à outrance par plusieurs économistes n'est pourtant pas si difficile à comprendre. Il faut exiger des explications claires concernant ce qui se passe, pas juste les mêmes explications de surface qu’on nous rabache constamment. En comprenant, j’espère qu’on pourra réaliser qu’il est possible d’agir sur les mécanismes économiques. C’est pas vrai que le «marché» agit tout seul, nous pouvons tous agir dessus. C’est collectivement qu’on peut faire ça. J’espère qu’on y arrivera.

 

Ianik Marcil est économiste, auteur et conférencier. Il écrit au Journal de Montréal et a publié, collaboré et édité plusieurs livres aux Éditions Somme Toute.

 

 

Source : Journal de Montreal

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